Le point de départ : la tribune des Échos
Dans Les Échos du 17 août 2026, le haut fonctionnaire Louis de Crevoisier rappelle que le patrimoine hérité pèse aujourd'hui environ 60 % du patrimoine total, contre 35 % au début des années 1970, et qu'il est reçu de plus en plus tard : autour de 53 ans. Sans changement, écrit-il, la France redeviendrait une société d'héritiers — mais d'héritiers âgés.
Ses solutions passent par une réforme de la loi. Celle-ci prendra des années. Les quatre étapes ci-dessous, elles, sont applicables ce trimestre.
Étape 1 — Faites le calcul que personne ne fait
L'abattement de 100 000 € par parent et par enfant (article 779 du CGI) n'est pas un plafond à vie. Il se recharge tous les 15 ans : au-delà de ce délai, les donations antérieures ne sont plus rappelées (article 784 du CGI).
| Première donation à… | Cycles utilisables | Total exonéré par enfant (couple) |
|---|---|---|
| 55 ans | 55, 70, 85 ans | 600 000 € |
| 65 ans | 65, 80 ans | 400 000 € |
| 80 ans | 80 ans | 200 000 € |
Attendre ne fait pas que retarder la transmission : cela détruit des abattements entiers. Un couple qui commence à 80 ans plutôt qu'à 55 laisse 400 000 € par enfant sur la table.
À cela s'ajoutent le don familial de 31 865 € (article 790 G — réservé aux donateurs de moins de 80 ans, raison supplémentaire de commencer tôt) et, jusqu'au 31 décembre 2026, l'exonération de 100 000 € par donateur de l'article 790 A bis, pour les dons d'argent affectés dans les six mois à un logement neuf ou en VEFA, ou à des travaux de rénovation énergétique.
Étape 2 — Repérez le bien à mobiliser
À 55-65 ans, le patrimoine existe mais il dort. L'Insee mesurait début 2024 un patrimoine brut médian de 205 100 € par ménage, très majoritairement immobilier ; le seuil des 10 % les mieux dotés atteint 857 700 €.
| Vous détenez… | Outil adapté | Âge pertinent |
|---|---|---|
| Un bien loué | Vente en nue-propriété (vous gardez l'usufruit et les loyers) | Dès 55 ans |
| Une résidence secondaire peu utilisée | Vente en nue-propriété, ou vente classique | Dès 55 ans |
| Uniquement votre résidence principale | Viager sans rente si vous visez un capital, viager avec rente si vous visez un revenu | Plutôt 70-75 ans |
Le cas le plus intéressant et le moins connu, c'est le bien loué. Vous cédez la nue-propriété, vous conservez l'usufruit : vous encaissez un capital immédiat en une fois, et vous continuez à percevoir les loyers exactement comme avant. Même locataire, même gestion, même revenu. Seule différence : le capital est disponible pour vos enfants.
Ce qui ne change pas dans votre vie
C'est le point que la plupart des gens ignorent, et c'est celui qui décide. Que vous vendiez en nue-propriété, en viager sans rente ou en viager avec rente :
- vous restez chez vous : même logement, même adresse, mêmes voisins ;
- vous n'avez aucun compte à rendre à l'acquéreur sur votre façon d'occuper les lieux ;
- vos loyers continuent de tomber si vous avez conservé l'usufruit d'un bien loué ;
- votre budget mensuel est inchangé — ou augmenté, si vous avez opté pour une rente ;
- vos enfants n'ont aucune démarche à faire à votre décès : la pleine propriété se reconstitue automatiquement chez l'acquéreur.
Ce qui change vraiment
Autant le dire clairement : l'opération est irréversible. Vous ne pourrez plus revendre le bien ni remobiliser sa valeur plus tard. En contrepartie, les grosses réparations basculent en principe sur le nouveau propriétaire, et les modalités d'un départ anticipé — rapprochement familial, établissement spécialisé — se négocient dans l'acte, au moment de la signature. C'est le point à border avec votre notaire, pas après.
Étape 3 — Vérifiez votre compteur de plus-value
Un bien locatif n'est pas exonéré comme la résidence principale. Mais s'il est détenu depuis longtemps, la note est souvent bien plus légère qu'on ne l'imagine : l'impôt sur le revenu s'éteint à 22 ans, les prélèvements sociaux à 30 ans.
| Durée de détention | Taux effectif total (hors surtaxe > 50 000 €) |
|---|---|
| 10 ans | ≈ 29 % |
| 15 ans | ≈ 22 % |
| 20 ans | ≈ 15 % |
| 22 ans | ≈ 12 % |
| 26 ans | ≈ 6 % |
| 30 ans | 0 % |
À 20 ans de détention, l'impôt sur le revenu est déjà abattu à 90 %. Ce qui reste, c'est essentiellement la CSG. Le vrai arbitrage se situe entre 22 et 30 ans, où chaque année d'attente fait gagner 9 points d'abattement social — à mettre en balance avec le cycle de donation que vous perdez en patientant.
Étape 4 — Trois formules, pas deux
On oppose souvent viager et nue-propriété. C'est une fausse alternative, car le viager peut se conclure sans aucune rente : le prix est alors intégralement versé au comptant le jour de la signature, sous forme d'un bouquet unique. On parle de viager sans rente, ou de vente occupée à bouquet unique.
| Viager avec rente | Viager sans rente | Vente en nue-propriété | |
|---|---|---|---|
| Argent perçu à la signature | Bouquet (une partie du prix) | Totalité du prix | Totalité du prix |
| Revenus ensuite | Rente à vie | Aucun | Les loyers, si le bien est loué |
| Droit conservé | Occupation (droit d'usage et d'habitation) | Occupation (droit d'usage et d'habitation) | Usufruit : occuper ou louer |
| Aléa sur le total perçu | Oui, dépend de la longévité | Non, prix figé | Non, prix figé |
| Risque d'impayé après la vente | Existe (encadré par les clauses) | Nul, tout est encaissé | Nul, tout est encaissé |
| Idéal pour | Compléter ses revenus et dégager un capital | Financer une donation en gardant son logement | Financer une donation en gardant ses loyers |
Le viager sans rente : le grand oublié
C'est la formule la plus proche de la vente en nue-propriété, et souvent la plus adaptée quand l'objectif est de donner :
- tout le prix est encaissé le jour de l'acte, donc immédiatement disponible pour une donation ;
- aucun aléa, aucun risque d'impayé : la relation avec l'acquéreur s'arrête à la signature ;
- aucune rente à déclarer, donc aucune imposition annuelle supplémentaire — contrairement au viager classique, où une fraction de la rente entre chaque année dans votre revenu imposable ;
- s'il s'agit de votre résidence principale, la plus-value est exonérée.
La différence avec la nue-propriété tient au droit que vous conservez. En viager sans rente, c'est généralement un droit d'usage et d'habitation : vous occupez, mais vous ne pouvez pas louer. En vente de nue-propriété, vous gardez l'usufruit : vous pouvez occuper ou louer et encaisser les loyers. D'où la règle simple : usufruit pour un bien loué, droit d'usage pour le logement que vous habitez. Ce choix a aussi un effet sur le prix, un droit d'usage valant moins qu'un usufruit — donc un capital perçu plus élevé.
Deux avertissements utiles. D'abord, la décote est plus forte quand on est jeune : l'usufruit vaut d'autant plus que l'usufruitier a d'années devant lui, donc la nue-propriété se vend moins cher à 55 ans qu'à 75 ans. C'est le prix d'un cycle d'abattement gagné — cela se chiffre. Ensuite, le barème fiscal de l'article 669 du CGI n'est pas un prix de marché : il sert à liquider les droits d'enregistrement. La valeur réelle se détermine par expertise, à partir des tables de mortalité et du rendement du bien.
Deux exemples chiffrés
Martine et Bruno, 57 ans — patrimoine proche de la moyenne
Résidence principale de 260 000 €, plus un studio acheté en 1998, loué 480 €, estimé 130 000 €. Deux enfants de 27 et 30 ans, l'aînée cherche un apport.
Ils vendent la nue-propriété du studio et gardent l'usufruit : le loyer continue de tomber. Hypothèse : nue-propriété valorisée autour de 55 %, soit environ 70 000 € — à faire chiffrer. Le bien étant détenu depuis 28 ans, la plus-value ressort à un taux effectif très faible.
Ils donnent 35 000 € à chaque enfant. Droits : zéro, très loin sous l'abattement. Leur compteur repart à 72 ans — âge auquel un viager occupé sur la résidence principale devient nettement plus rentable qu'aujourd'hui. L'aînée achète à 30 ans au lieu d'hériter à 53.
Jean-Pierre et Hélène, 56 ans — patrimoine élevé
Résidence principale de 700 000 €, deux appartements loués valorisés 850 000 €, 300 000 € de placements. Trois enfants de 26 à 33 ans.
Ici, l'abattement de 100 000 € par parent et par enfant est vite saturé : le rechargement à 15 ans devient le levier central.
Ils vendent la nue-propriété des deux appartements et conservent les loyers. Hypothèse : environ 460 000 € libérés. Ils réalisent une donation-partage de 150 000 € par enfant : après les deux abattements de 100 000 € (père et mère), la base taxable tombe à zéro. Si l'un des enfants achète dans le neuf avant fin 2026, le 790 A bis peut faire passer une tranche supplémentaire en franchise.
Nouveau cycle à 71 ans, puis à 86 ans : 600 000 € par enfant sans droits, contre 200 000 € s'ils avaient attendu.
Votre feuille de route sur trois mois
- 1. Listez vos biens et leur date d'acquisition exacte, acte en main. C'est cette date qui commande l'abattement de plus-value.
- 2. Datez vos donations passées. Plus de 15 ans ? Le compteur est plein.
- 3. Demandez trois chiffrages sur le même bien : viager avec rente, viager sans rente, vente en nue-propriété. Les écarts sont souvent importants ; c'est la comparaison qui décide, pas l'a priori.
- 4. Si un enfant achète dans le neuf, regardez le 790 A bis avant le 31 décembre 2026. La fenêtre se referme.
- 5. Prenez rendez-vous chez le notaire pour caler la donation-partage et sécuriser la déclaration du don.
Trois règles à ne jamais oublier
Ne vendez jamais en viager ou en nue-propriété à vos propres enfants. L'article 918 du Code civil impute la valeur en pleine propriété sur la quotité disponible, et la Cour de cassation tient cette présomption pour irréfragable : l'enfant ne peut même pas prouver qu'il a payé. On vend à un tiers, puis on donne l'argent.
Passez par une donation-partage dès qu'il y a plusieurs enfants : elle fige la répartition au jour de l'acte.
Ne vous démunissez pas. Donation comme vente en nue-propriété sont irrévocables. Le capital doit d'abord couvrir votre propre horizon : dépendance, adaptation du logement, aléas.
Questions fréquentes
À quel âge hérite-t-on en France ?
Autour de 53 ans en moyenne (Louis de Crevoisier, Les Échos, 17 août 2026). L'âge moyen était de 42 ans en 1980.
Peut-on vraiment donner à nouveau tous les 15 ans ?
Oui. Au-delà de 15 ans, les donations antérieures ne sont plus rapportées fiscalement (article 784 du CGI) et l'abattement de 100 000 € par parent et par enfant s'applique de nouveau.
Vendre la nue-propriété d'un bien loué change-t-il quelque chose pour mes locataires ?
Non. En tant qu'usufruitier, vous restez le bailleur et vous continuez à percevoir les loyers.
Un viager peut-il se faire sans rente ?
Oui. Le prix est alors versé intégralement au comptant à la signature, sous forme d'un bouquet unique : pas de rente à percevoir ni à déclarer, aucun risque d'impayé, et vous conservez le droit d'occuper votre logement. C'est la formule la plus directement comparable à la vente en nue-propriété.
Vaut-il mieux vendre en nue-propriété ou en viager ?
Si le bien est loué, la vente en nue-propriété permet de conserver l'usufruit, donc les loyers. Si c'est le logement que vous habitez, le viager sans rente verse tout le prix à la signature, et le viager avec rente ajoute un revenu à vie en contrepartie d'un bouquet plus faible. Les trois se chiffrent sur le même bien avant de décider.
Paie-t-on une plus-value en vendant la nue-propriété ?
Oui si le bien n'est pas votre résidence principale, mais uniquement sur la fraction cédée, et l'abattement pour durée de détention s'applique : exonération d'impôt sur le revenu à 22 ans, de prélèvements sociaux à 30 ans.
Et si je n'ai que ma résidence principale ?
Le calendrier se décale : viager occupé ou vente en nue-propriété deviennent pertinents vers 70-75 ans, avec en prime l'exonération totale de plus-value.
Les montants cités sont des hypothèses de travail. Chaque situation dépend de l'âge exact, du nombre d'enfants, de l'ancienneté des biens et des abattements déjà consommés : seul un chiffrage par votre notaire et votre conseil en gestion de patrimoine fait foi.
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Demander une estimationSources
- Louis de Crevoisier, tribune, Les Échos, 17 août 2026
- Insee, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024 », Insee Focus n° 371
- Code général des impôts, articles 669, 779, 784, 790 A bis, 790 G, 150 U à 150 VH — legifrance.gouv.fr
- BOFiP, BOI-RFPI-PVI-20-20 et BOI-ENR-DMTG-20-20-20 — bofip.impots.gouv.fr
- Code civil, article 918